"La nuit des temps" de Barjavel
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- Vous êtes Eléa ?
- Je suis Eléa.
- Et vous ?
- Je suis Païkan.
- Qui est Païkan ?
- Je suis à Eléa, dit Païkan.
- Je suis à Païkan, dit Eléa.
L'homme réfléchit un instant.
- Païkan n'est pas convoqué, dit-il. Coban veut voir Eléa.
- Je veux voir Coban, dit Païkan.
- Je vais lui faire savoir que vous êtes là. Vous allez attendre.
- J'accompagne Eléa, dit Païkan.
- Je suis à Païkan, dit Eléa.
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Brusquement, il y eut sur l'écran un couple d'enfants.
On les voyait de dos, et de face dans un immense miroir qui reflétait un arbre.
Entre le miroir et l'arbre, et sous l'arbre et dans l'arbre, il y avait une foule.
Et devant le miroir, à quelques mètres les uns des autres, chacun debout devant son image, se tenaient une vingtaine de couples d'enfants, torse nu, couronnés et bracelés de fleurs bleues, vétus d'une courte jupe bleue et chaussés de sandales.
Et sur chachun de leurs tendres orteils, et aux lobes de leurs oreilles, était collée, légère et duveteuse, une plume d'oiseau doré.
La fillette du premier plan, la plus belle de toutes, était Eléa, reconnaissable et différente.
Différente moins à cause de l'âge que la paix et la joie qui illuminaient son visage.
Le garçon qui était debout près d'elle la regardait, et elle regardait le garçon.
Il était blond comme le blé mûr au soleil.
Ses cheveux lisses tombaient droit autour de son visage jusqu'à ses épaules fines où déjà les muscles esquissaient leur galbe enveloppé.
Ses yeux noisettes regardaient dans le miroir les yeux bleus d'Eléa, et leur souriaient.
Eléa-adulte parla, et la traductrice traduisit.
- Quand la Désignation est parfaite, au moment où les deux enfants désignés se voient pour la première fois, ils se reconnaissent...
Eléa-enfant regardait le garçon et le garçon la regardait. Ils étaient heureux et beaux. Ils se reconnaissaient comme s'ils avaient marché toujours à la rencontre l'un de l'autre, sans hâte et sans impatience, avec la certitude de se rencontrer.
Le moment de la rencontre était venu, ils étaient l'un avec l'autre et se regardaient. Ils se découvraient, ils étaient tranquilles et émerveillés.
Derrière chaque couple d'enfants se tenaient les deux familles. D'autres enfants avec leurs familles attendaient derrière eux.
L'arbre avait un tronc brun énorme et court. Ses premières branches touchaient presque le sol et les plus hautes cachaient le plafon s'il y en avait un. Ses feuilles épaisses, d'un vert vif strié de rouge, auraient pu cacher un homme de la tête aux pieds. Un grand nombre d'enfants et adultes se reposaient, allongés ou assis sur ses branches, ou sur ses feuilles qui traînaient au sol. Des enfants sautaient d'une branche à l'autre, comme des oiseaux. Les adultes portaient des vêtements de couleurs diverses, les uns entièrement vêtus, d'autres -femmes ou hommes- seulement des hanches aux genoux. Certains et certaines ne portaient qu'une bande souple autour des hanches. Quelques femmes étaient entièrement nues. Aucun homme ne l'était. Les visages n'étaient pas tous beaux, mais tous les corps étaient harmonieux et sains. Tous avaient, à peu de chose près, la même couleur de peau. Il y avait un peu plus de variété dans les cheveux, qui aillaient de l'or pur au fauve et au brun doré. Des couples d'adultes se tenaient par la main.
Au bout du miroir apparut un homme vêtu d'une robe rouge qui lui tombait jusqu'aux pieds. Il s'approcha d'un couple d'enfants, sembla se livrer à une courte cérémonie, puis il les renvoya se tenant par la main.
Deux autres enfants vinrent les remplacer.
D'autres hommes rouges vinrent du bout du miroir vers d'autres enfants qui attendaient, et qui s'en furent, quelques instants plus tard, se tenant par la main.
Un homme rouge arriva du bout du miroir et s'approcha d'Eléa. Elle regarda dans la glace. Il lui sourit, se plaça derrière elle, consulta une sorte de disque qu'il portait dans la main droite et posa sa main sur l'épaule d'Eléa.
- Ta mère t'as donné le nom d'Eléa, dit-il. Aujourd'hui tu as été Désignée. Ton nombre est 3-19-07-91. Répète.
- 3-19-07-91, dit Eléa-enfant.
- Tu vas recevoir ta clé. Tends la main devant toi.
Elle tendit la main gauche, ouverte, paume en l'air. L'extrémité de ses doigts vint toucher sur la glace l'extrémité de leur image.
- Dis qui tu es. Dis ton nom et ton nombre.
- Je suis Eléa 3-19-07-91.
L'image de la main dans le miroir palpita et s'ouvrit, découvrant une lumière déjà éteinte et refermée, d'où un objet tomba dans la paume tendue. C'était une bague. Un anneau pour un doigt d'enfant, surmonté d'une pyramide tronquée dont le volume n'excédait pas le tiers de celle portée par Eléa-adulte.
L'homme rouge la prit et la lui passa au majeur de la main droite.
- Ne la quitte plus. Elle grandira avec toi. Grandis avec elle.
Puis il vint se placer derrière le garçon. Eléa regardait l'homme et l'enfant-garçon avec des yeux immenses qui contenaient chacun la moitié de l'aurore. Son visage grave était lumineux de confiance et d'élan.
Elle était pareille à la plante nouvelle, gonflée de jeunesse et de vie, qui vient de percer le sol obscur, et tend vers la lumière la confiance parfaite et tendre de sa première feuille, avec la certitude de bientôt, feuille après feuille, elle atteindra le ciel...
L'homme consulta son disque, posa sa main gauche sur l'épaule gauche du garçon et dit :
- Ta mère t'as donné le nom de Païkan...
Une explosion rouge déchira l'image et envahit l'écran, noya le visage d'Eléa-enfant, effaça le ciel de ses yeux, son espoir et sa joie.
L'écran s'éteignit. Sur le podium, Eléa venait d'arracher de sa tête le cercle d'or.
- On ne sait toujours pas à quoi sert cette foutue clé, grommela Hoover.
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Elle expliqua que la clé portait, inscrits dans sa substance, tout le bagage héréditaire de l'individu et ses caractéristiques physiques et mentales. Elle était envoyée à l'ordinateur central qui la classait, et la modifiait tous les 6 mois, après un nouvel examen de l'enfant.
A 7 ans, l'individu est définitif, la clé aussi.
Alors avait lieu la Désignation.
- La désignation, qu'est ce que c'est ?
- L'ordinateur central possède toutes les clés, de tous les vivants de gondawa, et aussi des morts qui ont fait des vivants.
Celles que nous portons ne sont que des copies. Chaque jour l'ordinateur compare entre elles les clés de 7 ans.
Il connait tout de tous. Il sait ce que je suis, et aussi ce que je serai.
Il trouve parmi les garçons ceux qui sont et seront ce qu'il me faut, ce qui me manque, ce dont j'ai besoin et ce que je désire.
Et parmi ces garçons il trouve celui pour qui je suis et je serais ce qu'il lui faut, ce qui lui manque, ce dont il a besoin et ce qu'il désire. Alors il nous désigne l'un à l'autre.
Le garçon et moi, moi et le garçon, nous sommes comme un caillou qui avait été cassé en deux et dispersé parmi tous les cailloux cassé du monde.
L'ordinateur a retrouvé les deux moitiés et les rassemble.
Ils sont élevés ensemble. Dans la famille de l'un, puis de l'autre, puis dans l'une, puis dans l'autre. Ils prennent ensemble les mêmes goûts, les mêmes habitudes. Ils apprennent ensemble à avoir les mêmes joies. Ils connaissent ensemble comment est le monde, comment est la fille, comment est le garçon.
Quand il vient le moment où les sexes fleurissent, ils les unissent, et le caillou rassemblé se ressoude et ne fait plus qu'un.
- Superbe ! Et ça réussit tout le temps ? Votre ordinateur ne se trompe jamais ?
- L'ordinateur ne peut pas se tromper. Parfois un garçon ou une fille change, ou se développe de façon imprévue. Alors les deux morceaux de caillou ne sont plus des moitiés, ils tombent l'un de l'autre.
- Ils se séparent ?
- Oui.
- Et ceux qui restent ensemble sont très heureux ?
- Tout le monde n'est pas capable d'être heureux. Il y a des couples qui, simplement, ne sont pas malheureux. Il y a ceux qui sont heureux et ceux qui sont très heureux. Et il y en a quelques-uns dont la Désignation a été une réussite absolue, et dont l'union semble avoir commencé au commancement de la vie du monde. Pour ceux-là, le mot bonheur ne suffit pas. Ils sont...
- "IL N'Y A PAS DE MOTS DANS VOTRE LANGUE POUR TRADUIRE LE MOT PRONONCE."
- Vous même étiez-vous :
--> pas malheureuse,
--> heureuse,
--> très heureuse,
--> ou bien...plus que...machin...inexprimable ?
La voix d'Eléa se figea, devint dure comme du métal.
- Je n'étais pas, NOUS étions...

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